Source de la photo de couverture : INRAE Ferlus
Deuxième partie de notre série sur le sylvopastoralisme : apprentissages issus de la demi-journée du 9 avril 2026, organisée par Groupe ProConseil en partenariat avec Régénération Canada.
Vous avez manqué la première partie de notre série ?
Découvrez comment les producteur·trices utilisent les arbres pour bâtir des fermes résilientes.
Pendant des années, les arbres présents dans les pâturages étaient considérés avant tout comme des sources d’ombre, d’abri, de protection contre le vent, ou encore comme des obstacles au passage de la machinerie. Aujourd’hui, les agriculteur·trices et les chercheur·ses étudient également comment les arbres peuvent contribuer à nourrir les animaux.
Une idée qui peut surprendre, mais qui gagne du terrain dans un contexte où les producteur·trices font face à des conditions météo plus variables, à des sécheresses plus fréquentes et à une hausse des coûts d’intrants.
Au-delà de leurs bénéfices environnementaux bien connus, une nouvelle avenue attire de plus en plus l’attention : le potentiel des arbres comme source de fourrage.
La 2ᵉ édition de la demi-journée d’information consacrée au sylvopastoralisme, organisée le 9 avril 2026 par le Groupe ProConseil en partenariat avec Régénération Canada a permis de mettre en lumière ces avancées. Chercheur·ses et conseiller·ères y ont partagé leurs plus récents travaux, issus de projets menés en partenariat avec des producteur·trices, sur plusieurs années et dans différents contextes au Québec.
Cet article propose un tour d’horizon des connaissances et expérimentations actuellement menées au Québec autour du sylvopastoralisme, une approche qui cherche à remettre les arbres au cœur des systèmes d’élevage pour protéger les animaux, améliorer la santé des sols et renforcer la résilience des fermes.
Bien que ces pratiques suscitent un intérêt croissant, leur implantation demande encore des adaptations techniques et plusieurs questions demeurent en cours d’étude dans le contexte québécois.
Qu’est-ce que le sylvopastoralisme ?
Le sylvopastoralisme consiste à intégrer de façon planifiée des arbres et arbustes dans les pâturages afin de créer des interactions bénéfiques entre arbre, fourrage et animaux.
| Issu du latin silva (« forêt »), le préfixe “sylvo-” renvoie au milieu arboré, tandis que “pastoralisme”, dérivé de pastor (« berger ») et pastus (« pâturage »), désigne l’élevage au pâturage. Le sylvopastoralisme se définit donc simplement comme l’association des animaux et des arbres sur une même parcelle. |
Dans ces systèmes, les arbres procurant ombrage ou fourrage peuvent trouver leur place aussi bien :
- Autour des parcelles, sous forme de haies
- Au sein des parcelles, sous forme de haies, d’alignements, de bosquets ou d’arbres épars
Concrètement, pour un·e producteur·trice, cela signifie :
- diversifier les sources de fourrage
- mieux protéger les animaux contre le stress thermique
- valoriser des parcelles moins productives, comme les parcelles en pente, humides ou plus difficiles à mécaniser
- protéger les sols contre l’érosion, améliorer la qualité de l’eau et la biodiversité
- réguler la température de l’eau lorsque les arbres sont en bordure de cours d’eau (bande riveraine)
Des systèmes déjà testés sur le terrain
Plusieurs projets présentés, notamment par Julien Fortier (Éco-Corridors Laurentiens), montrent que ces systèmes sont déjà expérimentés depuis plus de 20 ans dans certains contextes au Québec.
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Photo : Évolution sur 15 ans d’une bande riveraine multi-espèces, contribuant à la biodiversité, au microclimat et à la production de biomasse à Ferme Lamontagne (Magog, Québec). Source : Fiducie de recherche sur la forêt des Cantons-de-l’Est. Par exemple, des bandes riveraines de peupliers implantées en Estrie ont permis :
- une production élevée de biomasse (bois)
- une amélioration de la biodiversité
- la création d’ombre et de microclimats bénéfiques pour les animaux
Plus le site est fertile, plus la production et la valeur nutritive des fourrages ligneux peuvent être élevées.
Par sa volonté d’éviter la compétition entre alimentation animale et alimentation humaine, la plateforme d’agroécologie d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) de Sherbrooke a implanté ses nouvelles parcelles d’agroforesterie sur des terrains en pente, peu mécanisables. Celles-ci serviront de véritables laboratoires à ciel ouvert pour tester différentes essences d’arbres et modes de taille, adaptés aux vaches laitières au pâturage. Les fourrages ligneux : une ressource prometteuse

Photo : Des pratiques autrefois courantes, comme l’utilisation des arbres pour nourrir les animaux, qui inspirent aujourd’hui de nouvelles approches en élevage. (Source : Slotte, 2000, tiré de Shana Hansen). Comme l’a souligné Joël Passicousset (Biopterre), l’utilisation des arbres comme fourrage était autrefois une pratique répandue dans plusieurs régions du monde, avant de disparaître avec la mécanisation et l’industrialisation de l’agriculture.
Aujourd’hui, cette pratique revient dans les discussions pour une raison simple : les arbres continuent de produire de la biomasse dans des conditions où les prairies présentent une baisse de productivité.
Grâce à leur enracinement profond, ils peuvent accéder à l’eau et aux nutriments en profondeur. Ainsi, ils tolèrent mieux les sécheresses et les résultats préliminaires au Québec ont montré qu’en 2025 la valeur fourragère des espèces ligneuses s’est maintenue tout au long de la saison.
Pour les producteur·trices, cela peut représenter une source de fourrage complémentaire en été. Dans un contexte de changements climatiques, cela en fait une piste sérieuse pour stabiliser la production fourragère.
Une valeur nutritive qui surprend
Contrairement au préjugé voulant que « les feuilles, ce n’est pas nourrissant », plusieurs analyses présentées durant la journée montrent que les fourrages ligneux possèdent un profil nutritionnel étonnamment compétitif.
Les résultats préliminaires présentés par Cécile Tartera (UPA – Laboratoire vivant – Racines d’avenir) sur la consommation spontanée de feuillage dans deux fermes québécoises bovines et ovines démontrent que :
- les fourrages ligneux ont une valeur énergétique comparable aux fourrages herbacés, leur teneur en protéines rivalise avec une première coupe de prairie ;
- leur digestibilité demeure intéressante tout au long de l’été.
Encore plus intéressant : alors que la qualité des pâturages diminue au fil de l’été, les ligneux semblent conserver une valeur nutritive stable plus longtemps, ce qui pourrait en faire un excellent complément lorsque la saison est bien avancée.Quels arbres semblent les plus prometteurs ?
Plusieurs espèces sont actuellement à l’étude, mais certaines se démarquent déjà dans les projets menés au Québec.
Comme l’a présenté Julien Fortier (Éco-Corridors Laurentiens), les peupliers hybrides reviennent comme des candidats prometteurs pour les systèmes sylvopastoraux québécois, notamment pour leurs qualités d’appétence et de productivité :
- croissance rapide
- forte capacité de repousse après une coupe
- excellent potentiel de biomasse
- bonne appétence observée chez les bovins
- création rapide d’ombrage.
D’ailleurs, le potentiel de production fourragère et de valeur alimentaire de plusieurs clones de peupliers hybrides a déjà été documenté au Québec, notamment dans des travaux réalisés à la fin des années 1970 (Vallée et Chamberland, 1978).
D’autres essences, comme les saules hybrides, le frêne noir, le cornouiller stolonifère ou l’érable à épis, montrent aussi un potentiel intéressant.
Le choix des espèces est déterminant et doit être adapté au climat, au sol et au système de production.
De plus, toutes les espèces ne sont pas consommées de la même façon : certaines sont nettement plus appétentes que d’autres pour les animaux.

Figure : Classement préliminaire de l’appétence de différentes espèces ligneuses, du moins appétent (à gauche) au plus appétent (à droite), observée dans le cadre d’un projet mené à la Ferme Écoboeuf. Certaines espèces, comme les peupliers baumiers et faux-trembles et les saules discolors, semblent particulièrement appréciées par les animaux. (Source : Joël Passicousset, Biopterre) Pour en savoir plus sur les espèces d’intérêt, consultez la section “Aller plus loin” ci-dessous.
Des bénéfices bien connus mais encore à documenter dans le contexte québécois
Bien entendu, intégrer des arbres au pâturage ne sert pas qu’à produire du fourrage. Cette pratique régénératrice peut aussi générer plusieurs bénéfices sur la ferme, comme :
- la réduction du stress thermique chez les animaux
- l’augmentation du carbone stable dans le sol
- l’accroissement de la biodiversité
- l’amélioration de la santé des sols

Photo : Consommation de fourrages ligneux par des bovins à la ferme Écoboeuf (Abitibi, Québec). (Source : Ferme Écoboeuf) Des travaux de Vincent Poirier (UQAT), menés à la Ferme Écoboeuf, montrent que les systèmes combinant arbres et gestion adaptative multiparcelle présentent déjà, après peu de temps, une augmentation du carbone stable dans le sol ainsi qu’une richesse spécifique végétale plus élevée.
Ces résultats suggèrent que l’intégration des arbres peut contribuer à renforcer la résilience des pâturages, en complément des pratiques de gestion du pâturage en rotation.
Une pratique encore en développement
Malgré son potentiel, le sylvopastoralisme en est encore à ses débuts en contexte québécois, et les questions sont nombreuses :
- Quelles espèces sont les mieux adaptées selon les régions ?
- Quels rendements peut-on réellement atteindre ?
- Quelles méthodes de gestion ou de récolte développer ?
- Quelles espèces sont sécuritaires pour les animaux ?
Certaines préoccupations, notamment liées à la toxicité de certaines essences (chênes, érables), ont été soulevées. Bien que peu d’incidents soient rapportés en pratique, les connaissances scientifiques restent à approfondir.
Du côté des tanins, souvent perçus négativement, ils pourraient en réalité avoir des effets bénéfiques à faible dose. Leur rôle exact et leur lien avec l’appétence restent encore à mieux comprendre.
Ces questions encore ouvertes sont précisément ce qui nous pousse à organiser cet événement année après année : un rendez-vous pour faire avancer la réflexion et partager les connaissances sur le sujet.
Et si les pâturages de demain ressemblaient un peu plus à ceux d’hier ?
Face aux défis climatiques, les pratiques agricoles évoluent, parfois en revisitant des approches plus anciennes, enrichies par la recherche actuelle.
Le sylvopastoralisme s’inscrit dans cette logique – on dépasse une simple pratique pour s’inscrire dans une approche globale du vivant. C’est précisément là que le lien avec l’agriculture régénératrice devient évident : produire, oui, mais en améliorant les écosystèmes, en renforçant la fertilité des sols et en redonnant au paysage toute sa complexité et sa résilience.
ALLER PLUS LOIN
Vous souhaitez en apprendre davantage sur les fourrages ligneux et le sylvopastoralisme?
- Le rapport : L’agroforesterie : quels bénéfices pour les productions laitière et de bovin de boucherie au Québec? Cécile Tartera, Groupe ProConseil, 2025
- Le livre : Arbres fourragers : de l’élevage paysan au respect de l’environnement Jérôme Goust, 2017 (en contexte français)
- Les travaux de Julien Fortier (Éco-Corridors Laurentiens) sur Agri-réseau
- Les ressources partagées par Shana Hanson, Three Steams Farm, Belfast (Maine, États-Unis) (en anglais seulement)
- Suivre l’avancée du dispositif sylvopastoral installé à la Ferme Écoboeuf sur leur page Facebook
- Consulter les premiers résultats du dispositif expérimental OasYs en France
Retrouvez des ressources sur l’agroforesterie dans notre boîte à outils de régénération
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