Plonger en profondeur : Ce que l’eau peut nous apprendre

Apprentissages tirés du Symposium Sols vivants 2021

Le mois dernier, nous avons organisé la 4e édition de notre Symposium Sols vivants, le deuxième à avoir lieu en ligne. Avec plus de 500 participants provenant de 25 pays, nous avons été ravis de constater l’engagement actif de la communauté sur le sujet de la régénération des sols, malgré le nombre élevé d’événements virtuels l’année dernière. Ceci était la première fois que nous avions axé l’événement sur un thème spécifique : « Hydrater la terre pour atténuer les changements climatiques ».

Alors que nous avions prévu que les conversations du Symposium seraient orientées autour du thème de l’eau et de la régénération des sols, nous espérions approfondir notre compréhension commune de l’intersection entre l’agriculture régénératrice et l’équité, la justice et la décolonisation. Nous avons été impressionnés par l’accent mis sur la nécessité de comprendre les conséquences durables du colonialisme comme cause fondamentale de notre crise climatique actuelle et sur la décolonisation comme moyen de tracer la voie à suivre. La lutte pour la justice raciale va de pair avec la guérison de notre système alimentaire et de nos sols.  

Les premières sessions ont donné le ton de la semaine. La session « Honorer l’eau, guérir notre planète » nous a présenté deux femmes autochtones, Mary Anne Caibaiosai et Dawn Morrison, toutes deux ‘marcheuses d’eau’. La marche d’eau est une tradition autochtone qui vise à la fois à guérir l’eau et à créer une relation avec l’eau. Selon Mary Anne, « à bien des égards, une marche d’eau est une activité spirituelle. On se transforme et on commence à comprendre ce qu’est l’eau et ce qu’elle signifie. Lorsque vous vous réveillez à 3 h ou 4 h du matin, vous entendez toute la création se réveiller, vous commencez à comprendre cette relation ». Elles ont expliqué comment, dans une vision autochtone du monde, l’eau et toute la nature sont vivantes et nous sont apparentées. « Nous sommes la terre. Nous ne pouvons pas être séparés d’elle », a déclaré Dawn. L’eau est la source de toute vie. Lorsque nous la traitons comme une ressource à extraire pour notre usage, nous fonctionnons avec une mentalité coloniale – nous plaçant nous-mêmes et nos besoins au-dessus de tout et nous sentant autorisés à exploiter la nature qui nous entoure.

 

 

Ensuite, Didi Persehouse et Walter Jehne ont mis la table pour expliquer la connexion entre le sol, l’eau et le climat.  Dans le mouvement de la régénération, le discours dominant est que nous pouvons atténuer la crise climatique en influant le cycle du carbone, c’est-à-dire en absorbant le carbone dans les sols. Toutefois, selon Water Jehne, microbiologiste des sols et climatologue australien, le carbone atmosphérique est davantage un symptôme qu’une cause. Les effets des changements climatiques sont les résultats d’un dysfonctionnement du cycle de l’eau. Les sécheresses, les inondations, les incendies de forêt et les violentes tempêtes sont causés par des perturbations du petit cycle de l’eau. L’eau qui s’écoule des nuages vers la terre et retourne à la mer constitue le grand cycle de l’eau. L’eau circule sur une grande distance et retourne finalement à la mer. Le petit cycle de l’eau fait référence au mouvement de l’eau dans une biorégion entre la terre et l’atmosphère, qui est géré par les plantes et le sol.

Lorsque le sol est sain et couvert de plantes vertes, l’eau s’infiltre dans la terre, remplit les aquifères et stocke l’eau suffisamment longtemps pour permettre une résilience en période de sécheresse. Comme le dit Didi, « les plantes sont comme des milliards de petits barrages dans tout le paysage ». La transpiration des plantes refroidit la température et augmente même la fréquence des précipitations. En épuisant et en compactant nos sols, et en supprimant la plus grande partie de la couverture forestière de la planète, nous sommes sur la voie de la désertification de larges pans de notre planète, tout en contribuant à des phénomènes météorologiques plus extrêmes et une pénurie mondiale d’eau

 

 

En renforçant l’éponge de carbone du sol et en préservant les zones humides de la terre, nous pouvons, grâce à une gestion régénératrice des terres, restaurer le petit cycle de l’eau, tout en assurant une résilience aux extrêmes climatiques. Les séances qui ont suivi ont permis d’explorer plus en détails les manières de ce faire.

L’écologiste Glynnis Hood nous a appris comment les castors contribuent à l’hydrologie par leur penchant naturel à construire des barrages et à retenir l’eau qui s’infiltre lentement dans le paysage. Takota Coen, agriculteur de l’Alberta, a décrit comment les êtres humains peuvent imiter les castors et a expliqué comment il a rétabli l’écoulement de l’eau sur la ferme familiale. Il a créé des barrages et a recueilli et stocké chaque goutte d’eau sur ses terres, à tel point que même le puits de ses voisins a recommencé à fonctionner !

Odette Ménard et Merrin Macrae ont expliqué que l’excès ou le manque d’eau sont deux faces d’une même médaille et que nous pouvons lutter contre le compactage du sol et augmenter le carbone dans le sol grâce à de bonnes pratiques de gestion au lieu de recourir immédiatement au drainage et à l’irrigation. Odette a insisté sur la nécessité de « couvrir et nourrir le sol à tout moment ».  Des troupeaux de ruminants bien gérés peuvent rétablir la fonction hydrologique dans les prairies arides, comme l’ont montré les expériences de Precious Phiri au Zimbabwe et de Jon Griggs dans le Nevada. Tous deux ont vu la fertilité et les habitats restaurés grâce à leurs projets de pâturage. Les systèmes racinaires des prairies pérennes bien gérées aident l’eau et le carbone à s’infiltrer plus profondément dans le paysage.

 

 

Les zones humides et les tourbières sont importantes du point de vue du stockage du carbone, mais aussi en tant que puits d’eau pour maintenir la terre hydratée. Line Rochefort nous a appris que ces zones peuvent être restaurées. La norme industrielle pour l’industrie de la tourbe en Amérique du Nord est maintenant de restaurer systématiquement les tourbières où ils récoltent. ALUS Canada fournit aux propriétaires fonciers des fonds et une assistance technique pour restaurer les zones humides sur leurs propriétés. Alors que les zones humides étaient autrefois considérées comme des terres improductives et comblées pour faire pousser des cultures, nous nous rendons compte aujourd’hui qu’elles sont essentielles au bon fonctionnement du petit cycle de l’eau.

Une autre session a traité de la protection de notre eau potable et de la prévention de l’érosion de nos sols biologiques. Nous avons appris à inoculer les sols avec de la biomasse végétale pérenne et à laisser l’espace nécessaire aux rivières pour qu’elles ne transportent pas tous leurs sédiments. Simon Côté, d’Arbre-Évolution, nous a expliqué comment leur projet, Carbone Riverain, vise à indemniser les agriculteurs québécois pour qu’ils protègent et étendent les zones tampons riveraines de leurs exploitations grâce à des crédits carbone.

Nous nous sommes concentrés sur les villes et avons entendu parler d’initiatives progressives dans les infrastructures vertes de gestion des déchets à Montréal et à Vancouver. Des recherches menées par Michel Labrecque de l’Université de Montréal ont démontré que le lixiviat des sites d’enfouissement peut être biorémédié par des plantes. Le saule est un outil particulièrement puissant pour la détoxification des sites contaminés. Ensuite, Sheri Deboer et Julie McManus, de la ville de Vancouver, ont présenté les projets novateurs mis en œuvre par la ville pour gérer l’eau de pluie en l’enfonçant dans le sol à l’aide de plantes au lieu de l’évacuer uniquement par des tuyaux d’égout.

Lors de la session Cultiver l’équité raciale dans l’agriculture régénératrice, trois femmes PANDC, Leticia Deawuo de Black Creek Community Farm, Dawn Morrison du Working Group on Indigenous Food Sovereignty et Michaela Cruz de Healing Hands Farm, ont eu une conversation animée par Angel Beyde de Ecological Farmers Association of Ontario et de Good Fortune Farmstead. Les présentatrices ont abordé le contexte historique du colonialisme sur l’île de la Tortue. Dawn a expliqué que les terres gérées par les personnes autochtones ont été volées et données aux fermiers colons. En outre, l’agriculture en Amérique du Nord et dans d’autres États coloniaux a été construite sur le dos des esclaves noirs. Leticia nous a rappelé que « le système n’est pas brisé – il fonctionne de la façon qu’il a été conçu, sur le dos des peuples opprimés ». Aujourd’hui, une grande partie de l’agriculture canadienne dépend de travailleurs migrants mal payés et employés de façon précaire. Michaela a parlé de la difficulté qu’éprouvent les personnes de couleur à accéder à la terre et à en être propriétaires. Dawn a souligné que « notre existence en tant que peuples autochtones est une pratique conservationniste et nous avons besoin que tous les êtres humains se considèrent comme faisant partie de la nature. C’est la clé du maintien de la diversité biologique ». En effet, même si les peuples autochtones représentent 5 % de la population mondiale, les terres restantes dont ils sont les gardiens renferment 80 % de la biodiversité de la planète.

Si nous voulons renverser cette crise écologique, nous devons démanteler le racisme. La gestion régénératrice des terres doit être fondée sur un état d’esprit régénérateur et non sur l’état d’esprit colonial consistant à exploiter les ressources au profit de quelques corporations. Vous pouvez regarder cette session complète ici.

 

 

Les dernières sessions ont permis de lier les thèmes de l’eau et de l’équité. Dans le cadre de la session Le changement au niveau du paysage, nous avons examiné comment nous pouvons travailler ensemble pour maintenir des écosystèmes fonctionnels. L’eau ne connaît pas de frontières, comme nous le montre cette carte des bassins versants de Grasshopper Geography.

Une carte de Grasshopper Geography des bassins versants, crée par Robert Szucs
Une carte de Grasshopper Geography des bassins versants, crée par Robert Szucs

Les bassins versants s’étendent sur différentes juridictions et si nous voulons avoir un impact souhaitable sur un paysage, nous devons travailler au-delà des juridictions politiques. L’érudit autochtone Michael Blackstock a encadré la conversation en utilisant le concept de son livre, Blue Ecology, une attitude qui entremêle la force du savoir autochtone avec la science occidentale, en mettant au centre l’idée que l’eau est vivante et fondamentale pour la vie. Il a souligné qu’il ne s’agissait pas d’une compétition entre les modes de connaissance. Nous avons ensuite entendu parler de deux projets multipartites inspirants. Kim Stephens nous a parlé du Partenariat pour la durabilité de l’eau en Colombie-Britannique, qui réunit des gouvernements municipaux et des groupes de gestion des terres pour mettre en œuvre des projets pour la santé des bassins versants, la gestion des eaux de pluie et l’infrastructure verte. Enfin, Kimberly Cornish, de Food Water Wellness, nous a parlé de ses efforts pour rassembler les parties prenantes dans les Prairies afin de valider les avantages de l’agriculture régénératrice sur la séquestration du carbone dans le sol.

Dans la dernière session, Zach Weiss a parlé de la décolonisation de l’eau et a revisité de nombreux concepts qui ont été exposés dans les premières sessions. Les perturbations du petit cycle de l’eau causées par notre gestion extractive des ressources de la terre constituent un risque sérieux pour la sécurité alimentaire dans le monde entier. Notre mauvaise gestion des terres pour en extraire les ressources entraîne la dégradation de plus de ⅓ de la surface terrestre de la planète. Il a plaidé pour un mouvement populaire basé sur la rétention d’eau décentralisée par les communautés afin de créer un nouveau paradigme de l’eau basé sur l’amour et le respect de la nature. Comme il l’a dit, « il n’y a pas de paix sans eau ». Regardez sa présentation ici.

 

 

Tout au long de la semaine, de petits groupes de discussion après chaque session ont permis aux participants de se rencontrer, de partager leurs idées et de créer des réseaux. Ces connexions ont vraiment contribué à élever l’événement virtuel à un niveau différent et nous ont apporté un peu de l’énergie que l’on retrouve normalement lors d’un événement en personne. Nous avons même organisé une heure sociale avec de la musique en direct par l’autrice-compositrice-interprète Bet Smith accompagnée de Rob Currie.

Après la conférence finale, les participants ont été guidés par l’animatrice Leah Vineberg dans une réflexion sur la manière dont nous pouvons chacun agir dans notre propre vie pour mettre en pratique les idées que nous avons recueillies pendant la semaine. Nous espérons que l’expérience du Symposium Sols vivants incitera une fois de plus les participants à apporter des changements dans leur propre vie et à collaborer avec d’autres pour accélérer le mouvement régénérateur dont le monde a tant besoin. Nous réfléchissons profondément aux perspectives que nous avons entendues et nous pensons à des approches pour décoloniser l’eau et comprendre comment elle se déplace sur la planète. Comme l’a dit Precious Phiri, « nous sommes les étudiants de cette terre avec laquelle nous travaillons ».

Les enregistrements du Symposium sont disponibles gratuitement pour les participants à l’événement et avec un don pour les non-participants ici.